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4 SEPTEMBRE 1944 à SAINT BENIN d'AZY - NIEVRE - 58

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La tragique journée du 4 Septembre 1944 à Saint Benin d'Azy
D'après l'allocution de l'Abbé Pierre Chamouard, Curé-Doyen,
complétée par les témoignages des otages.



En dépit de la sécurité trompeuse dont elle se leurrait, (on avait cru et proclamé Saint Benin d'Azy définitivement libéré), notre population a connu, le vendredi 1er septembre, et surtout la lundi 4 septembre, deux retours imprévus de l'ennemi qui auraient pu l'anéantir comme d'autres localités nivernaises.

Le vendredi 1er septembre, dès 7 heures du matin, Azy était occupé par une colonne allemande paraissant solidement organisée et puissamment armée. Dès le premier instant, une initiative heureuse prise par S.A.S la Princesse de Croÿ-Solre,faisait connaître à un officier que la population était calme. Une décision rapide enlevait la trace des imprudences commises la semaine précédente. Dans l'entrevue que j'eus au cours de la matinée avec le commandant du détachement pour demander que la population n'eut pas trop à souffrir de cette nouvelle occupation, il me déclara qu'il serait correct dans la mesure où le seraient les habitants, mais qu'au moindre incident il répondrait par le canon. Il me donna toutefois la promesse de ne pas prendre de sanctions contre le pays sans me faire appeler dans le cas où se produirait, un incident imprévu. Mon devoir était de vous prévenir, je l'ai fait, et dimanche dernier, ici même, je vous ai demandé de rester calmes et dignes dans les différentes éventualités qui pourraient encore se présenter.

Pourquoi faut-il que le lendemain même, au passage d'une nouvelle colonne, éclata un incident très grave dont les conséquences auraient pu être la mort de beaucoup d'entre nous et la destruction du village ?
Au sujet de cet incident, il ne m'appartient pas de dire ici, ni par qui, ni pourquoi, ni où, ni comment il s'est produit.

Donc, lundi matin à 8 heures, dans le bourg gardé à toutes ses issues, s'engageait une colonne ennemie. Au milieu de la grand-rue éclataient des coups de feu faisant huit blessés et provoquait une réaction immédiate des soldats allemands dont les mitrailleuses crépitaient en direction des maisons d'où l'on semblait avoir tiré. Première réaction suivie bientôt d'une autre plus terrible. Sous la conduite de leur chef, les soldats encadrent la place de l'Eglise, douze otages ont été arrêtés, au premier rang desquels le maire (Clément Theuriot) et l'institutrice (Mlle. Hélène Rozières), et groupés à proximité du monument aux morts, pendant que vont s'effectuer dans les maisons suspectes les perquisitions sous la menace du canon et des mitrailleuses :

Mlle. Hélène Rozières a été arrêtée la première à son domicile et obligée de conduire les soldats chez le Maire, qui bien qu'il n'exerçait plus les fonctions, accepta les responsabilités municipales devant l'ennemi. Dirigés brutalement au cantonnement du Vieux-Château, ils ont une attitude digne, et ferme devant la violence inouïe du commandant. Pendant qu'on les ramène au bourg, les autres otages sont arrêtés sur la route ou dans les maisons au hasard : Guy Rousseau (20 ans), Edmond Veau (2 enfants), André Bienvenu (18 ans), Chef (étranger de passage), Paul Dugué (5 enfants), Marcel Rosette, mutilé du travail (2 enfants), Charles Human (4 enfants), ancien prisonnier de guerre, qui parle allemand et saura donner des explications habiles et efficaces, Mlle. Jeanne Glachet, artiste peintre, Pierre Pigenet, blessé de guerre et enfin Etienne Theuriot (17 ans) que deux sentinelles sont allées prendre au domicile de son père.

Minutes angoissantes. L'officier allemand est exaspéré, furieux, il regarde les otages et on l'entend dire : « Je vais faire fusiller ces canailles ; ces bandits méritent d'être fusillés. »

Pendant ces instants tragiques, leur attitude est magnifique. Calmes devant les mitrailleuses braquées sur eux, ils attendent la mort à laquelle ils vont finalement échapper par miracle.

Les perquisitions sont terminées et n'ont pas donné de résultat. Les otages sont prévenus qu'ils devront se rendre à 20 heures, à l'exception des femmes, au cantonnement du Vieux-Château, sans quoi le pays sera incendié. L'heure est tragique. Tout semble perdu. Aucune intervention ne paraît possible. Les sentinelles ne laissent passer personne.

La Société Internationale de la Croix-Rouge de Genève a des sections nationales dans tous les pays et permet aux belligérants de prendre contact entre eux pour le plus grand bien des prisonniers et des blessés sans rien abdiquer de leur patriotisme particulier.

La Croix-Rouge Française est noblement représentée ici par sa déléguée cantonale, S.A.S la Princesse de Croÿ-Solre, que les sentinelles ont laissé passer en raison de son uniforme d'infirmière. Arrivant à cet instant sur la place, elle aborda le chef allemand, lui en imposant tout de suite et le dominant même. Intervention décisive qui en permettra d'autres.

D'urgence, il faut s'occuper des blessés. Le détachement allemand n'a pas de médecin. Un des nôtres est appelé (Le docteur Octave Franck Bernard) qui se rend en hâte auprès des blessés qu'on a couché sur la pelouse du Vieux-Château. Avec un dévouement total, il leur prodigue les premiers soins. Deux d'entre eux doivent subir une intervention rapide pour être sauvés. Il les conduira seul à l'hôpital de Nevers dans sa voiture personnelle, sous le pavillon de la Croix Rouge. (Cette colonne allemande ou plutôt, ce tronçon de colonne, suffisamment muni de mitrailleuses, de mortiers et de plaques incendiaires pour nous faire beaucoup de mal, n'avaient plus à sa disposition les services indispensables à une troupe en campagne. En particulier, pas d'ambulance automobile pour l'évacuation des blessés, d'où le geste généreux du docteur.)

Le blessé le plus gravement atteint est catholique, c'est un soldat d'origine polonaise *, la médaille de la Sainte-Vierge qu'il porte sur la poitrine ne laisse aucun doute ; il risque de mourir d'un moment à l'autre, il demande les secours religieux, et bientôt, à la bonté humaine de l'infirmière et du médecin, s'ajoutera la charité chrétienne du prêtre. La cérémonie de l'Extrême-Onction, que tous les assistants ont suivie dans un silence respectueux, est terminée. Le commandant traverse la pelouse, arrive au chevet du blessé, se penche sur lui et lui parle doucement. Il paraît plus calme et plus apaisé.

Néanmoins, l'heure est toujours lourde d'angoisse. Un officier vient de me dire que la décision de fusiller les otages et de brûler le pays n'est pas annulée. Je m'élève avec force contre une mesure injustifiable qui va semer la mort dans une population innocente. Le Maire, prévenu de ce que je viens d'apprendre, procède à une enquête sur l'attentat du matin, dont ensemble nous apporterons les résultats vers 5 heures. Les conclusions sont formelles, ce n'est pas un habitant du pays qui a tiré (ce qui est inexact - Ndlr).

Quelques instants après, revenu de Nevers où il a été mitraillé sur la route par une escadrille d'avions et a échappé par miracle à la mort, le docteur Franck Bernard fait savoir que le blessé a été opéré par un chirurgien français et qu'on a bon espoir de le sauver (il mourra malgré tout quelques jours plus tard, le 15 septembre, après une seconde opération)

Cette bonne nouvelle accentue chez nos ennemis la détente et l'apaisement ; il ne sera plus question de fusiller ni d'incendier. Le dévouement à ses soldats blessés ont paralysé dans l'âme du chef l'esprit de vengeance.

Nous le constaterons quand à 20 heures, dans le cantonnement du Vieux-Château, les otages arrivent au rendez-vous fixé par le commandant. Sa physionomie est moins rude, sa voix plus humaine. Il fait connaître sa décision : cinq otages vont être libérés (Edmond Veau, Chef, Pierre Pigenet et Marcel Rosette.) ; les cinq autres (Paul Dugué, Charles Human, Etienne Theuriot, Guy Rousseau et André Bienvenu) sont retenus pour couvrir la colonne pendant l'étape de nuit, marche épuisante de plus de 40 kilomètres sous le danger mortel des embuscades, épreuve pénible qu'ils subiront avec courage. Placés à découvert en avant de la colonne, sous la menace d'être fusillés en cas de défaillance ou de tentative de fuite, ils marcheront toute la nuit à bonne allure, pressés par le rude commandement souvent répété : « Plus vite ! ». Ils évitent les dangers des embuscades dans la traversée des bois, en parlant haut et clair pour prévenir les camarades de la Résistance ; ils endurent la fatigue, la soif ; ils quittent leurs chaussures qui les gênent et marchent pieds nus jusqu'au terme de l'épreuve qu'ils ont supportée vaillamment, « à la française ».

A proximité de Château-Chinon, on leur annonce leur libération et ils envisagent avec une joie indicible la possibilité du retour immédiat à Saint-Benin.

Retour qui s'effectuera par étapes dans l'accueil le plus touchant qu'on leur réserve dans les localités qu'ils traversent.

Et dans la soirée du mercredi 6 septembre, c'est l'arrivée à Saint-Benin.

Sur la route de Magereuil, ils sont reçus par les habitants du bourg dans l'allégresse générale, dans la ferveur patriotique de la plus grande émotion.

Saint-Benin ne saurait désormais oublier les dangers courus, ni les mortelles inquiétudes éprouvées, ni la protection providentielle dont il a été favorisé.
Le docteur Octave Franck-Bernard fut élevé pour ces faits, Chevalier de la Légion d'Honneur en 1995.

* Ce soldat polonais du nom de Alojzy WENTA (ou WENDT) a été incorporé dans les forces allemandes de force. Son neveu recherche où a été inhumée sa dépouille.
(Merci de lui transmettre toute information à ce sujet : w.wenta@free.fr)



Quelques-uns des protagonistes de cette journée mémorable, devant le perron du Château Neuf d'Azy

de gauche à droite :
1- Clément Theuriot, 3- Prince de Croÿ, 4- Princesse de Croy, 5- Pierre Pigenet, 6- Guy Rousseau, 7- Mme Theuriot, 8- Etienne Theuriot, 9- André Bienvenu, 10- Marquis de St-Phalle, 11- Abbé Chamouard, 12- Docteur Octave Franck-Bernard, 13- Hélène Rozières, directrice de l'école des filles, 14- Fille Humann, Au premier plan : - Fils Humann.

En 2014, la nouvelle municipalité conduite par Jean-Luc Gauthier célèbre la commémoration de cette journée du 4 septembre 1944 en présence d'André Bienvenu, dernier otage vivant, auquel il remet la médaille communale..
Une stèle ainsi qu'une plaque commémorative rappelant l'évènement, sont inaugurées, à cette occasion.

En 2016, il est décidé de rebaptiser deux rues en souvenir de ces évènements ; l'une étant consacrée à la princesse de Croÿ-Solre et l'autre au docteur Octave Franck-Bernard.


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